Reportage

Ils sont douze. Cinq femmes, sept hommes. Tous sont nés en 1948, la même année qu'Israël. Beaucoup d'entre eux sont les enfants des rescapés de l'Holocauste. Tous ont fait grandir cet État que leurs parents ont accouché dans la douleur. Ils en sont la première fleur. Pourtant, pour certains d'entre eux la création de ce pays dont ils détiennent aujourd'hui le passeport s'est faite dans le déchirement. Celui d'une double appartenance. Aujourd'hui, pour ces hommes et ces femmes qui ont l'âge de leur pays, le Jubilé de l'État d'Israël est l'occasion d'un bilan. Entre choix politiques et choix personnels, entre émerveillement pour le travail accompli et remise en question, ces pionniers jettent un regard sur cette utopie qui a définitivement vu le jour le 14 mai 1948. Le pays qui a leur âge : 50 ans.

Dans la voiture qui file, ce matin de shabbat, dans les rues désertes de Tel Aviv, le créateur du tout nouvel État d'Israël, David Ben Gourion discute avec Quentin Reynolds, un journaliste présent pour l'événement. Comme la majorité des correspondants présents ce 15 mai 1948 dans la capitale israélienne Reynolds loge au Kaete Dan hôtel. Un petit bâtiment de 22 chambres situé sur le front de mer.

Quelques jours auparavant, Reynolds avait vraisemblablement assisté à une conversation privée tenue dans le restaurant de cet hôtel, presque le seul de la nouvelle capitale. Autour de la table Sam Federman le propriétaire du lieu, quelques amis et Golda Meir qui deviendra Premier ministre d'Israël vingt et un ans plus tard. L'objet de la discussion est, pour une fois, optimiste. Il est question de choisir le prénom du premier bébé qu'attendent les Federman arrivés d'Europe à peine un an plus tôt, après un périple chaotique. Le choix est vite arrêté. Sur les conseils de l'inflexible Golda Meir le petit garçon s'appellera Ami. Simplement parce que ce prénom signifie mon peuple. Reste maintenant à attendre la naissance.

En descendant de la voiture qui le ramène à son hôtel ce 15 mai 48, Quentin Reynolds lance une dernière question à l'homme qui, la veille, avait proclamé l'indépendance de l'État d'Israël.

-"Comment comptez-vous résister aux armées arabes" interroge le journaliste.

-"Nous avons une armée très nombreuse" lui rétorque Ben Gourion.

-"Très nombreuse ?" s'étonne Reynolds

-"Oui 750 000 hommes" lâche le leader juif. Soit la population totale du pays

- "Alors, lui rétorque Quentin Reynolds qui vient d'apercevoir le visage radieux de Sam Federman, vous pouvez considérer que vous êtes 750 001 car ici un enfant vient de naître".

Ami Federman, quelques heures auparavant, avait ouvert les yeux dans la banlieue de Tel-Aviv . Le même jour que son pays. Le jour même où les armées arabes coalisées fondent sur le jeune État en lui promettant un destin aussi court que funeste. Ami, lui, verra ce jour-là sa bonne étoile s'illuminer.

Il est aujourd'hui un homme d'affaires reconnu. Et les 22 chambres du Kaete Dan hôtel sont maintenant 2 500 à travers l'ensemble du pays. Parmi elles, celles habituées aux personnalités, du célèbre King David Hôtel qu'Ami a dirigé un temps. L'hôtel qui fut le quartier général des Britanniques jusqu'à leur départ de Palestine. Celui où se sont succédés tous les acteurs de la diplomatie mondiale de Sadate à Kissinger en passant par Bush.

Au moment où la maternité de Ramat Gan, dans les faubourgs de Tel Aviv, se réjouissait des premiers cris de ce nouveau né, les combats faisaient rage entre Juifs et Arabes depuis plusieurs mois déjà.

�Une indépendance payée au prix fort

A l'heure de l'indépendance, plus de 2 000 morts endeuillent déjà le plan de partage voté au mois de novembre précédent dans une patinoire New yorkaise.

Le ravitaillement des 100 000 habitants de la partie juive de Jérusalem, principal enjeu pour l'armée juive, prend des allures de "salaire de la peur" tant les embuscades sont nombreuses et meurtrières. Et, chaque camp se fourvoie déjà dans des massacres barbares.

Le 9 avril, les groupes extrémistes Stern et Irgoun ouvrent la sanglante litanie et massacrent la population de Deir Yassin, un petit village arabe. La veille de l'indépendance israélienne c'est au tour de l'implantation de Kfar Etzion de subir la vengeance meurtrière des Arabes. Créée en 1927 cette colonie juive est massacrée par les troupes de la Légion arabe de Glubb Pacha.
Au nombre des 240 combattants juifs tombés ce jour-là dans un combat désespéré pour protéger l'accès à la ville sainte figure le père de Shilo Gal.

Le jeune garçon avait vu le jour 2 mois auparavant. Avec la presque totalité des jeunes mères et des enfants il avait été évacué vers Jérusalem. Triste jour pour le jeune État. Avant que soit achevée la déclaration d'indépendance, 60 orphelins et 25 veuves pleuraient la mort du père, du mari et déjà, juraient vengeance. Shilo était de ceux-là.

C'est les yeux rivés sur un album de photos jaunies et l'esprit absorbé par les récits des combattants de Kfar Etzion qu'il a passé sa jeunesse. L'homme, aujourd'hui maire de l'implantation reconstituée, le revendique. Son enfance s'est déroulée au son d'une seule supplique : "l'année prochaine à Kfar Etzion".

L'année 67 sera pour lui celle de l'aboutissement. La seconde guerre israélo-arabe, avec la déroute de l'Egypte, de la Syrie et de la Jordanie verra le rêve de Shilo devenir réalité. Avec 3 camarades, enfants comme lui des disparus de 48, il fait son retour sur les collines de Judée à mi-chemin entre Jérusalem et Hébron. Une vingtaine d'habitants en 67, une cinquantaine un an plus tard ils sont plusieurs milliers aujourd'hui.

Et, les nouveaux immigrants continuent à trouver à Kfar Etzion un accueil chaleureux. "Surtout s'ils retrouvent le chemin de la religion", explique Shilo.

Dans le bureau de cet élu local, les murs sont recouverts de photos satellites du pays, de la région et des collines qui constituent les 14 implantations sous sa responsabilité. La plus précieuse de ces cartes est le plan du cadastre. Ici 1 000 maisons en projet, là 650, là-bas encore une centaine. Adhérent du Mafdal, un parti nationaliste religieux, ce dur de la droite israélienne, qui s'inquiète du manque de fermeté de Benyamin Netanyahou, commente volontiers ce plan. Avec son air bonhomme il s'émerveille des capacités d'accueil du groupe d'Etzion.. Le but que poursuit Shilo est d'une simplicité biblique, tout comme son idéologie : 10 000 habitants supplémentaires dans les quinze prochaines années sur ces monts désertiques au climat rugueux.

Cette renaissance, Shilo l'a longuement mûri. Il se souvient que, disséminés dans le pays, les enfants de Kfar Etzion se retrouvaient tous les ans pendant deux semaines. Du haut des collines de Judée restées, pour eux, du bon coté de la ligne verte ils admiraient le chêne plusieurs fois centenaire qui coiffe le mont de Kfar Etzion.

Lorsque Shilo a pris la tête de la municipalité il en a fait l'emblème de l'implantation et c'est auprès de son tronc majestueux qu'il a dressé les stèles rendant hommage aux combattants de Kfar Etzion. L'homme, la vengeance assouvie, a encore bien du mal à digérer son passé et ses rancoeurs. Car cette terre ne peut évidemment pas être partagée. "Le lien à la terre est religieux", proclame-t-il sans nuance avant d'ajouter que "ne pas connaître la religion c'est être analphabète". Tout est dit.

�Les combats jettent sur les routes des centaines de miliers
d'Arabes

Au moment où Shilo versait ses premières larmes sur le sort de son père, Haula Saadi connaissait les affres de l'exil. La fillette à peine âgée d'un mois prenait, sur le dos de sa mère, le chemin piétonnier du Liban. Le tort de cette famille originaire d'un village de Galilée, dans le nord d'Israël : être arabe et musulmane. C'était au lendemain du massacre de Deir Yassin. Les radios arabes lancaient des appels à la fuite. En promettant que deux semaines plus tard les habitants regagneraient leur maison à la suite des armées victorieuses. Sixième d'une famille qui, aujourd'hui, compte dix enfants Haula vivra ses deux premières années dans un camp de réfugiés. Au retour elle bénéficiera de la nationalité israélienne mais ne découvrira les autres, les Juifs qu'avec son entrée à l'université de Haifa. "Ce n'était pas un contact agréable, dit-elle aujourd'hui, on nous disait qu'on était des voleurs qu'on était sales". "Beaucoup de petites vexations" résume cette femme maintenant en charge des programmes pour les écoles arabes d'Israël au ministère de l'Education. "Aujourd'hui encore, et beaucoup plus depuis l'arrivée de Netanyahou au pouvoir, le combat pour l'égalité des citoyens est quotidien", regrette-t-elle. La reconnaissance est difficile à acquérir pour ce petit million de citoyens israéliens nés arabes. "Nous attendons toujours l'autorisation d'enseigner l'histoire palestinienne" constate Haula. Les auteurs palestiniens n'ont fait leur entrée dans le programme de littérature que récemment. Grâce à l'autorisation donnée par le gouvernement d'Yitzhak Rabin à Haula Saadi. Sa revendication : une stricte égalité entre tous les citoyens. Ainsi elle dénonce évidemment les "discriminations". "La plupart de mes collaborateurs ont leur doctorat, il est dommage qu'ils ne puissent pas poursuivre des recherches et qu'ils se contentent de concevoir des programmes scolaires pour les lycéens. Mais malheureusement les places dans les universités nous sont presque toutes fermées". "C'est comme cette école, s'emporte-t-elle en désignant un bâtiment du quartier de l'American colony dans la ville arabe de Jérusalem, elle n'a jamais ouvert". Les cours ont lieu dans un immeuble presque mitoyen. "Là-bas ils sont quarante ou cinquante enfants par classe, dans des pièces minuscules et le bâtiment neuf risque d'être utilisé comme yeshiva, une école juive religieuse", s'emporte cette femme élégante à la voix habituellement bien douce. Fataliste elle résume sa situation de façon quelque peu laconique "Bien souvent j'ai été une arabe au yeux des israéliens et... une israélienne au yeux des arabes". Puis bien vite elle raconte une histoire qui lui tient à coeur pour nuancer son propos et ne pas sombrer dans les stéréotypes. "En 73 lorsque la guerre a éclaté j'étais étudiante à Jérusalem avec une enfant. C'est un ami juif qui m'a emmené en voiture me mettre à l'abri dans mon village au nord du pays". "C'était un grand service" ajoute-t-elle pour souligner sa reconnaissance. "Nous ne sommes pas obligés de nous aimer, simplement apprenons à nous respecter, il serait temps" conclut-elle.

��Les rancoeurs laissaient déjà imaginer les
embûches sur le chemin de la paix

Cette imploration Haula la partage avec l'un des plus brillants homme politique du pays. Dans son bureau austère de la Knesset, le parlement israélien, trône une photo. Jeune homme, il y est aux côtés de Sadate. Derrière lui une pendule sur laquelle le mot paix est gravé dans toutes les langues. Il a été parmi les visionnaires qui un jour de janvier 93 ont décidé de donner une nouvelle chance à la paix. C'est après avoir obtenu son autorisation et ses encouragements dans son bureau du ministère des Affaires étrangères que deux émissaires ont, par des chemins détournés, pris la route de la Norvège. Celle qui le 13 septembre conduirait à l'accord d'Oslo et à sa poignée de main impossible entre Yasser Arafat et Yitzhak Rabin. Aujourd'hui, bien sûr, il ne regrette rien. Pourtant les risques étaient immenses. C'est sans en référer à Péres et à Rabin que Yossi Beilin a donné son feu vert. La loi permettant les contacts avec des membres de l'OLP n'a été votée que la veille de la première rencontre. Une fois abouties, ces négociations secrètes à haut risque lui ont échappées. Mais pas un instant Yossi Beilin ne marque une pointe de regret. "Mon seul regret, lâche-t-il un peu dépité de sa voix monocorde, c'est le temps que nous perdons en ce moment". "Mais tout n'est bien sûr pas perdu, s'empresse d'ajouter cet amateur de Tolstoï, car Oslo est le mot le plus utilisé d'Israël. Ici Oslo ce n'est pas une capitale européenne c'est bien plus". La dernière chance gâchée de la paix semble-t-il penser. Pourtant Yossi Beilin récuse énergiquement l'étiquette de pacifiste car pour lui "faire la paix ne signifie pas être un pacifiste".

Rien ne prédisposait Beilin à être l'un des ardents défenseurs d'une coexistence pacifique avec les Palestiniens. Né le 6 juin 48 dans une famille traditionnelle il a même un moment répondu aux sirènes religieuses. Par atavisme peut-être. Par éducation aussi. Son grand père était un proche de Théodore Hertzl, le concepteur de l'idée d'un foyer national juif. Mais surtout par amour des livres. Yossi Beilin raconte, ému, l'importance qu'ils avaient dans la maison de son enfance, utilisée un temps comme quartier général par la Haganah, la première armée israélienne.

Et puis un jour de 67 il a changé son fusil d'épaule. Au lendemain de la victorieuse guerre des Six jours à laquelle il a participé. "J'ai compris qu'avoir plus de terre pour prévenir une guerre c'était un non sens". Cela a été le début d'une immense remise en cause pour cet homme politique atypique. "Les années 67-73 sont les pires de ma vie, lorsque j'essaye de comprendre qui j'étais j'ai du mal" confesse-t-il. Cette quête d'identité ils sont deux autres à la mener de front.

Tous les deux sont médecins à Nazareth, dans le nord d'Israël. L'un dirige l'hôpital où l'autre est chef de service. L'un est catholique, l'autre est musulman, mais tous les deux sont arabes. L'un est né au Liban, l'autre en Israël mais tous les deux sont israéliens. Les deux sont notables et ont fait leurs études à l'université de Jérusalem. Mais jamais ils n'avaient parlé ensemble de leurs opinions politiques. Parce qu'ils n'étaient pas certains d'être d'accord, parce que c'était évident ou par sens de la tolérance ?

Ils entretiennent le doute mais semblent se surprendre mutuellement en osant tous les deux un "qui suis-je" perplexe en préalable. " Un israélien ? un palestinien ? un arabe ? Un chrétien ? un musulman ? ", Leur premier point d'accord est immédiat : des êtres humains avant tout.

�Les arabes israéliens : une vie de schizophrénie

Pourtant à les écouter ils se connaissent depuis toujours. Comme deux enfants de la bourgeoisie palestinienne de Nazareth dans les années cinquante. Leurs familles se connaissaient déjà il y a plusieurs générations.

Pourtant à les écouter ils se connaissent depuis toujours. Comme deux enfants de la bourgeoisie palestinienne de Nazareth dans les années cinquante. Leurs familles se connaissaient déjà il y a plusieurs générations.

Car aussi bien chez Basel Fahum que chez Nakhle Bishara on ne compte plus les enfants. On compte les générations. Leur principal point commun c'est qu'ils ont vécu l'histoire de leur pays à contre-courant. A contre-courant de tous. Lorsqu'en 48 les Juifs proclamaient la naissance de leur pays Basel naissait en exil et Nakhle à Nazareth, une ville en guerre. Lorsqu'en 1967 les arabes pleuraient sur la défaite ils se réjouissaient de revoir leurs cousins qui vivaient sous administration jordanienne depuis 48. Lorsqu'en 82 un Israélien sur dix descendait dans la rue pour désavouer le comportement israélien lors des massacres de Sabra et Chatila ils n'étaient même pas concernés. Ils n'avaient pas, eux, à se donner "bonne conscience". Pourtant, en 93 lorsque sur la pelouse de la Maison Blanche Yasser Arafat et Yitzhak Rabin, après une légère hésitation, se sont tendus la main ils ont eu un étrange sentiment.

"Nous avions un Premier ministre. Pour la première fois depuis 45 ans", constatent-ils aujourd'hui. L'air de dire quel gâchis. Tous les deux jurent de leur loyauté. Envers Israël dont ils sont citoyens et envers le Président Arafat comme ils l'appellent. Etudiants, ils ont soignés les militaires israéliens blessés pendant la guerre du Kippour; en écoutant la radio arabe pour suivre l'avancée fugace de leurs armées.

Celles des pays arabes qui prétendent défendre leurs intérêts depuis des lustres. C'est pour cela qu'ils ont vécu les accords de Camp David comme une trahison. Une paix séparée avec l'Egypte qu'ils jugeaient indigne. Même si Basel se souvient qu'à l'époque il faisait partie de la minorité qui a fini par dire : pourquoi pas ?

Ce pourquoi pas, ils ont cru le voir justifié le 13 septembre 93. Lorsque devant leur télévision ils ont assisté à la signature des accords d'Oslo. L'option Gaza-Jéricho d'abord. Un d'abord qui ouvrait de belles perspectives.

L'assassinat d'Yitzhak Rabin par un extrémiste religieux puis les élections qui ont porté Benyamin Netanyahou au pouvoir les ont fait déchanter. Maintenant un genre de fatalisme les rattrape.

Bien sûr ils ne sont pas malheureux. Tous les deux affichent un train de vie élevé, voyagent à l'étranger, sauf dans les pays refusant le passeport israélien.

Mais là n'est pas l'essentiel disent-ils. Il se rêvent en citoyen à part entière. Pas en "citoyens malvenus" comme le dit Nakhle, le directeur de l'hôpital de Nazareth. Ils sont en quête d'une coexistence de bonne intelligence qui leur permettra de ne plus être déchirés entre leurs appartenances contradictoires. Un voeu compréhensible pour ces deux pères de famille qui se demandent "pourquoi un État doit-il être national" ?

En mère de famille c'est également comme cela que réagit Offra Ginéo lorsqu'elle parle de ses quatre fils. Cette femme d'affaires directrice d'une compagnie d'informatique envisage le départ de ses fils à l'étranger "avec peine, mais c'est leur droit".

Pourtant chez les Ginéo on est de Jérusalem depuis longtemps. Lorsqu'Offra est née le 14 juin 48, un mois jour pour jour après la proclamation de l'État d'Israël, il y avait plus de blessés que de jeunes mamans à l'hôpital de Jérusalem. Même si c'était le jour du cessez-le-feu entre Arabes et Juifs. Ses premiers souvenirs sont ceux du rationnement de la ville sainte qui a duré jusqu'au milieu des années 50. "Je crois que nous avions droit à 9 oeufs par mois et par personne" dit-elle dans l'inventaire de privations que lui souffle sa mémoire. Plus tard elle se souvient du mur qui traversait la ville de part en part. Offra s'amuse encore de ses jeux. "On passait la main à travers un trou dans le mur et on criait : je suis à l'étranger". L'autre côté du mur c'était la Jordanie.

Mais Offra se souvient surtout, qu'enfant, elle était la seule à avoir une vraie famille. "C'était très rare, explique-t-elle. Très rares étaient les enfants qui avaient des oncles, des tantes voire des grands-parents. Les rescapés de la Shoah étaient bien esseulés. Ils n'avaient plus de famille. Leurs enfants non plus. Elle a eu la chance d'être d'une famille sabra, née ici. C'est certainement pour cela et aussi parce que ses parents lui avaient raconté une autre ville qu'Offra Ginéo a pleuré de joie en juin 67 lorsque les parachutistes de Moshe Dayan sont entrés dans Jérusalem.

1967 : Jérusalem est juive. L'euphorie est sur le
pays

"C'était le début d'une nouvelle période" dit-elle simplement. Le début d'une période faste. Ses premiers pas, à 19 ans, dans la vieille ville c'était hier. "Nous sommes arrivés par la porte de Jaffa, détaille Offra, mon beau-père a sorti son mouchoir pour nettoyer une pierre. Dessus il y avait une réclame pour le vin Ginéo". Celui produit pendant des décennies par la famille de son mari. Les vingt années qui ont suivi ont été "pacifiques" dit-elle. "On allait souvent dans la vieille ville. Jusqu'au début de l'Intifada". "Je pense que nous aurions dû faire plus", martèle cette femme réservée qui a vécu la révolte des pierres, pourtant discrète à Jérusalem, comme un "nouveau mur".

Pourtant Offra se veut optimiste, c'est sa nature. Elle croit dur comme fer au potentiel israélien dans le domaine des nouvelles technologies, c'est son domaine. Elle s'émerveille sur le développement économique de ce pays qui n'a "pour toute ressource que le sel de la mer Morte". Mais elle s'inquiète ouvertement du fossé religieux qui traverse la société israélienne. C'est même pour cette raison qu'elle est dubitative sur l'avenir de ses quatre fils.

Ce fossé religieux, ils sont beaucoup à le craindre aujourd'hui. Et quelques-uns à le creuser. Particulièrement à Jérusalem où les positions se radicalisent. Le vendredi midi, une poignée de femmes se réunit à l'une des grandes intersections de la nouvelle ville. Elles brandissent simplement des pancartes pour la paix et affichent une profession de foi assez peu bigote. Elles sont une émanation du mouvement des femmes de la Place de Mai en Argentine. Leur outrage se paye en injures.

Meira Tamir est l'une d'elles. Psychologue, elle s'est spécialisée dans les troubles du comportement liés aux chocs émotionnels dus à la guerre. Et à l'écouter il y a du travail dans ce pays qui vit en situation de crise depuis cinquante ans, sans interruption ou presque. "Douze milles familles concernées" estime-t-elle. Un chiffre à mettre en rapport avec la population du pays. A peine plus de cinq millions et demi de citoyens.

Adolescente elle était militante du Bétar, un groupe d'irrédentistes. Ses parents étaient des proches de Begin. Tous les deux sont des réfugiés de l'Holocauste. Sa mère est d'origine polonaise. "Elle était au Ghetto de Varsovie jusqu'à ce qu'elle soit emmenée à Auschwitz. De sa famille il ne reste qu'une de ses soeurs". murmure Meira. Son père, lui, venait de Russie. Au lendemain de la guerre qui les avait miraculeusement épargnés ils ont pris la route de la Palestine. Par des chemins de traverse. Ils n'y sont arrivés qu'en mars 48. Un mois avant la naissance de Meira, deux semaines avant que son père ne soit appelé par la Haganah. Aujourd'hui Meira a bien changé. Elle a traversé l'échiquier politique de droite à gauche. En Israël cela veut dire qu'elle a pris le chemin de la paix.

Par son geste Sadate redonne espoir à Israël

Le début du changement, pour elle, c'est 1979, à 31 ans. Le jour où Sadate pose ses pieds à Jérusalem pour faire la paix. Le grand choc c'est 82. Lorsque l'armée israélienne joue un rôle peu clair aux alentours de Sabra et Chatila alors que des milliers de réfugiés palestiniens se font massacrer. "C'était ma première manifestation de gauche", affirme cette femme vivace. "Mes parents m'ont maudit", raconte-t-elle, amusée. Depuis, Meira a pris goût à la démonstration pacifique. Et l'arrivée de Bibi Netanyahou au pouvoir lui a redonné un second souffle. Pour elle il n'y a pas de doute, il faut combattre les dérives extrémistes de ce Premier ministre. Tout simplement c'est un réflexe républicain pour cette femme qui place la Révolution française au nirvana des acquis de l'humanité. Il faut s'élever contre les dérives dangeureuses de ce gouvernement qui n'a jamais été un modèle de vertu.

Sur l'autel de ses ambitions, Netanyahou a sacrifié la paix. Au lendemain des élections il s'est allié avec ceux qui n'étaient pas loin de justifier l'assassinat de Rabin. En permanence il donne des gages aux ultra-religieux qui détiennent quatre ministères dans son gouvernement. Il paye au prix fort sa courte majorité.

C'est également l'avis de Mickaël Kovner. Pourtant il avait une bonne opinion de Netanyahou, autrefois. Ils ont été à l'armée ensemble. Dans un commando d'élite. Et aux yeux de Mickaël Kovner "c'était un bon camarade". De cette époque, la fin des années 60, il garde une anecdote. "Netanyahou est gaucher. C'était un handicap pour le maniement des armes".

C'est après qu'il a changé. Pour Kovner "même sa femme ne doit plus le croire". "C'est un anti". "Un anti tout. Il y a deux ans ans c'était une nouvelle ère, aujourd'hui c'est le retour au moyen âge", dit Kovner. Le jugement est sans concession. Entre-temps Bibi, le Premier ministre israélien, a entretenu l'agonie des accords de paix d'Oslo.

Mickaël, lui, est le fils d'un des héros de la cause juive. Abba Kovner, l'écrivain et poète, qui fut d'abord l'un des meneurs du soulèvement du ghetto de Vilna contre les Nazis. Homme de la gauche israélienne il a quitté la politique quand Israël a accueilli un ambassadeur allemand.

Mickaël, lui, est artiste peintre et il semble un peu lassé qu'on lui parle tant de son père. Ce père qu'il a l'impression de revoir en lisant Primo Levi.

C'est dans le quartier de Baka'a, le Greenwich village de Jérusalem, que cet homme a son atelier et son appartement. Il s'interroge beaucoup sur la valeur de la peinture dans une civilisation du mot. Dans une société qui à ses yeux "aime l'art en noir et blanc, minimaliste, presque les yeux fermés". Lui se définit comme plus exubérant. "Méditerranéen" dit-il. Cet homme exubérant ne fait qu'un voeu. "Qu'Israël soit un État comme un autre".

Mais Israël ne peut pas être un État comme les autres. C'est Zeev Safraï qui l'affirme. Il est l'un des pilliers du Kibboutz religieux de Yavneh situé près d'Ashdod, à cinquante kilomètres au sud de Tel-Aviv. Un kibboutz progressiste. Il accueille la seule école religieuse mixte du pays. Une hérésie pour les fondamentalistes.

Professeur d'histoire d'Israël à l'université hébraïque de Bar Ilan, Zeev se raidit lorsque l'on aborde le sujet de la séparation des pouvoirs entre religion et politique. Laconique il affirme simplement qu'un État "ne peut pas ne pas être religieux". A fortiori celui d'Israël.


Les ultra-religieux soufflent sur les braises de la discorde


Alors, sentant ses convictions menacées par la gauche laïque il soutient le gouvernement en place. Non sans certaines contradictions. L'essentiel pour lui est de conserver à Israël son caractère particulier. Il résume sa pensée par une formule assez lapidaire : "si trop de religion tue la démocratie il est indéniable que trop de démocratie tue la religion". Le message est clair. Il faut donc, au prix de concessions démocratiques, défendre bec et ongles la place de la religion. C'est ainsi que malgré son allure joviale et ses positions parfois progressistes Zeev Safraï est un proche des rabbins ultra orthodoxes du bloc de la foi, le Gush Emounim, dont certains ont justifié le geste d'Ygal Amir, l'assassin d'Yitzak Rabin. Bien sûr, souligne-t-il convaincant, ces relations ne marquent en rien une adhésion. Simplement il pense que tous les "apôtres" de la religion doivent s'unir et discuter.

Tout est question d'interprétation. Chacun la sienne. les Israéliens plaisantent souvent à ce propos. "Il y a autant de Premiers ministres que d'habitants" est une boutade quotidienne. Pourtant il apparaît de plus en plus visible que dans les dernières années Israël a eu un seul vrai leader. Celui qui avait une légitimité indiscutable. L'homme qui s'est arrêté un jour de 95 contre les balles d'un fou religieux. Yitzhak Rabin.

Cet homme-là était le voisin d'Irit Atzmon dans un faubourg de Tel Aviv. J'ai fait mon service à l'état-major. Au secrétariat de Rabin. C'est à ce moment que j'ai découvert que nous habitions la même rue" raconte-t-elle. Irit Atzmon a revu Rabin en 75-76, lorsqu'il était Premier ministre, pour la première fois. "Il m'a proposé de travailler avec son attaché militaire. J'ai accepté" résume-t-elle.

Elle se souvient de sa tabagie, de son goût pour les chocolats chauds et de sa mémoire phénoménale.

Aujourd'hui Irit Atzmon est colonel. Elle est devenue porte-parole de Tsahal, l'armée israélienne. Et malgré son devoir de réserve elle a pleuré lors de l'assassinat d'Yitzhak Rabin.

L'heure du bilan pour les enfants de ce pays

" Ce pays a grandi trop vite pour être vieux" dit-elle en préalable. "Cinquante ans c'est le bon moment pour faire un bilan pour les êtres humains comme pour les pays. Un bon moment pour se demander quel est notre but et pourquoi" ? laisse-t-elle filer. Elle semble connaître le but qu'elle poursuit. Elle veut nuancer le jugement des observateurs étrangers. Son pire souvenir c'est la guerre du Liban en 82. Irit était l'officier de liaison avec la presse étrangère. Elle regrette amèrement l'image de son armée durant cette période. "Nous étions devenus les méchants" constate-t-elle désolée.

Cette opprobre Rivka Carmi ne la connaîtra pas. En 1982 on lui propose de rejoindre une équipe de chercheurs à l'université de Harvard où elle a passé son doctorat. Une proposition qu'elle refuse même si rétrospectivement elle dit que 82 c'était la fin du rêve entamé avec la venue de Sadate trois ans plus tôt. "Aujourd'hui ce ne serait pas la même chose, soupire-t-elle, car le pays a beaucoup changé et je serais prête à prendre un peu le large". "De plus, à l'époque ma mère ne m'aurait pas pardonné cette désertion".

Directrice du service de soins génétiques et professeur à l'université Ben Gourion de Beer Sheva, Rivka conduit une étude sur la population bédouine du désert du Néguev, au sud d'Israël. Ils sont environ 100 000 Bédouins à vivre dans cette région du pays. Il représentent à peu près 20% de la population totale dépendant de l'hôpital de Beer Sheva. "Et 50% des 11 000 naissances enregistrées l'année dernière" précise Rivka. Le but des recherches de cette femme coquette et décidée est d'isoler les gênes récessifs de cette population assez portée sur les mariages consanguins. Pour cela Rivka part en tournée. Elle arpente, en tailleur et talons hauts, les campements bédouins. Depuis le temps qu'elle vient ici elle a gagné sa place dan la tente normalement réservée aux discussions d'hommes. Elle y trône, même. Tous, attentifs, l'écoutent expliquer le fruit de ses dernières investigations. Son but : essayer de faire une carte génétique de cette population pour déceler les incompatibilités entre des couples qui bien souvent ne se choisissent pas. Et, petit à petit, grâce à l'acharnement de Rivka les gênes se dévoilent. Les chefs de familles, conquis, parlent avec elle des projets de mariage de la communauté.

Elle s'étonne elle-même de son destin. "Je n'aurais jamais pensé atterrir ici" dit-elle. Elle se voyait plutôt chercheuse pure. Dans un labo, pas dans les campements arabes du sud du pays. C'est en 76 qu'elle est arrivée à l'hôpital de Beer Sheva. Par hasard. Après ses études à Jérusalem Rivka est partie aux Etats-Unis pour son doctorat puis a pris une année sabbatique comme le font la majorité des jeunes israéliens. Bien sûr elle a également fait son armée. Elle était officier pendant la guerre des Six jours. Un souvenir glorieux qui lui fait dire que proportionnellement elle n'a jamais eu autant de responsabilités. Elle a également participé à la guerre du Kippour en 73. Un souvenir beaucoup plus douloureux, comme pour l'immense majorité de la société israélienne. C'était la fin de l'illusion. Avant nous nous imaginions invincibles" diagnostique-t-elle. Cette guerre, elle s'en souvient particulièrement pour deux raisons. La première la fait sourire maintenant. "Le début de la guerre a eu lieu quatre jours après mon mariage. J'étais en lune de miel en Italie. C'est en descendant à la réception de l'hôtel que nous avons appris l'événement. Nous sommes remontés dans la chambre, nous avons fait nos sacs. Une heure plus tard nous étions à l'aéroport. Huit heures plus tard nous trouvions un avion pour Tel-Aviv". raconte-t-elle laconique. Le second souvenir est plus douloureux. Rivka a été affectée au service des disparus en missions. Elle a vu ses espoirs de retrouver le cousin avec lequel elle a été élevée se dissiper. "Il était tankiste dans le Sinaï. Sa disparition a été un immense drame pour moi". Pourtant Rivka se souvient de cette joie qui l'a étreinte lorsque les accords de Camp David ont été signés. Six ans plus tard Israël rendait à l'Egypte ce bout de désert pour lequel son cousin était mort. Elle avait déjà pardonné.

"Ce que nous avons accompli est extraordinaire" dit-elle sans forfanterie. Pourtant une menace la glace. Elle craint que le pays ne se dissolve dans ses querelles. Qu'il abandonne aux obscurantistes religieux le fruit d'un travail acharné. "Cinquante ans pour un pays cela veut dire qu'il est toujours jeune. Mais assez mûr pour se regarder en face. Il est grand temps que nous prenions la décision de savoir ce que nous voulons faire. En connaissance de cause". Sinon le fatalisme et les inquiétudes que trimballent Rivka seront malheureusement justifiés. "Enfants, dit-elle, on nous appelaient les enfants de la nation. Tous les ans nous étions associés à la fête nationale. Régulièrement on nous disait que le destin de ce pays dépendrait de nous".

"Alors, avoir l'âge de mon pays c'était amusant lorsque j'étais enfant. Puis plus tard en voyant les chiffres défiler, année après année, je me disais, je suis si vieille que ça et tout le monde le sait.

Maintenant j'ai compris. Un jour, moi, je serai une vieille femme et je disparaîtrai. Je voudrais bien que ce ne soit pas le destin de mon pays, ni du rêve qui l'a fait naître".



Reportage écrit : Edouard Zambeaux
Reportage photo : Alexandre Sargos
Réalisation : Olivier Douvry